Le seigneur des porcheries- TRISTAN EGOLF

 

Ce premier roman singulier commence avec la mort d’un mammouth à l’ère glaciaire et finit par une burlesque chasse au porc lors d’un enterrement dans le Midwest d’aujourd’hui. Entre-temps, on aura assisté à deux inondations, à quatorze bagarres, à trois incendies criminels, à une émeute dans une mairie, à une tornade dévastatrice et à l’invasion de méthodistes déchaînés ; on aura suivi la révolte d’une équipe d’éboueurs et vu comment un match de basket se transforme en cataclysme. Tout se passe dans la petite ville de Baker, sinistre bourgade du Midwest ravagée par l’inceste, l’alcoolisme, la violence aveugle, le racisme et la bigoterie. Au centre des événements, John Kaltenbrunner, un enfant du pays, en butte à toutes les vexations, animé par une juste rancoeur. Comment John se vengera-t-il de la communauté qui l’a exclu ? Jusqu’où des années de désespoir silencieux peuvent-elles conduire un être en apparence raisonnable ? Dans un style flamboyant, Le seigneur des porcheries retrace l’histoire de cette vengeance, telle qu’elle est contée, après la mort de John, par un des « humiliés et offensés » qu’il défendait.

Y aurait-il une corrélation entre le talent et la mort? Entre le génie et la souffrance psychique? On est en droit de s’interroger au vu du nombre de suicides parmi les artistes reconnus. Mais restons dans la sphère littéraire. On peut citer parmi les écrivains ayant connu une mort volontaire, Ernest Hemingway, Virginia Wolf, Romain Gary, Stefan Zweig, John Kennedy Toole et bien d’autres. Et si on rajoute les écrivains « tourmentés » comme Verlaine, Edgar Allan Poe, Baudelaire, Jack London, Maupassant, Kafka, la liste s’allonge considérablement. Bon, cet article n’a pas pour visée de se lancer dans un analyse psychologique mais le sujet mériterait d’être creusé… Toute cette digression pour en arriver au fait que l’auteur du roman que je présente ici, Tristan Egolf, s’est également donné la mort alors qu’il n’avait que trente-trois ans. Le seigneur des porcheries– avec pour sous-titre très énigmatique Le temps venu de tuer le veau gras et d’armer les justes– est son premier roman et je ne peux que regretter sa disparition puisqu’il propose un récit très singulier où l’on perçoit clairement le talent de l’écrivain.

Chose assez cocasse, cet auteur américain n’a pas été découvert par ses pairs. La conjugaison entre une rencontre fortuite avec la fille de Patrick Modiano et le flair et l’audace d’une maison d’édition française, Gallimard, apporte la reconnaissance tant attendu par Tristan Egolf. Le risque paye puisque le roman connaît un succès dès sa publication en 1998. Les soixante-dix maisons d’éditions américaines à l’origine du refus premier du manuscrit ont certainement du s’en mordre les doigts…

« C’est rare un style, un style y’en a un, deux ou trois par génération. Y’a des milliers d’écrivains, ce sont de pauvres cafouilleurs, ils répètent ce que l’autre a dit, ils choisissent une bonne histoire. C’est pas intéressant. », déclarait Louis Ferdinand Céline. S’il était encore de ce monde, cela ne m’aurait pas étonnée qu’il classe Tristan Egolf parmi les écrivains ayant du style. C’est indéniable et cela saute aux yeux du lecteur embarqué dans ce roman singulier. Pour reprendre Céline, on peut déplorer, en effet, dans la littérature actuelle, une tendance au plagiat, à la redite, aux récits très nombrilistes et égocentriques où l’auteur ne fait que parlait de lui en se contentant de changer uniquement les noms. Les écrivains ne parlant que d’eux mêmes et non plus des autres. Mais où sont passés les Zola, Hugo ou Balzac? Tristan Egolf plante son style dès la première partie « préliminaire » intitulée Argument. Pendant une vingtaine de pages, on n’y comprend vraiment rien! Tout cela donne l’impression que l’auteur a balancé une série de phrases les unes à la suite des autres, sans vraiment réfléchir à la cohérence et l’enchaînement logique de celles-ci. Les autres parties du roman amènent les éclaircissements sur ce début plus obscur de manière très subtile, un peu à la manière de Faulkner dans Le bruit et la fureur.

Tristan Egolf utilise un langage cru, gras, ordurier, avec pour fil conducteur un pessimisme ambiant teinté d’humour noir. Point d’envolées lyriques ou romantiques, point de petits oiseaux survolant de verts pâturages, point de romance fleur bleue. Non, vous l’aurez compris, ici tout n’est que crasse, misère, violence, puanteur. Ce sont les bas-fonds, les plus vils comportements et vices de l’homme dont il est question ici.

Prenant pour cadre une petite ville agricole et industrielle du Midwest, l’auteur se lance dans une critique acerbe de la société américaine, ayant pour trame de fond, le parcours d’un jeune homme, John Kaltenbrunner, rejeté et méprisé par les siens. Tristan Egolf y aborde de nombreux travers de l’Amérique: le racisme très ancré dans la mentalité d’une partie des habitants et ce depuis plusieurs générations; le puritanisme et la bigoterie; l’inefficacité et l’incohérence de la justice; l’inaction, l’irresponsabilité et la désolidarisation  du gouvernement; la désorganisation des services publics. D’autres thèmes plus généraux sont abordés notamment l‘alcoolisme et la violence gratuite. L’apothéose de cette critique sociale est la grève des torche-collines, entendez par là, les éboueurs de la ville, dont John fait partie. Cet événement singulier est l’élément qui déclenchent les foudres de la foule qui finit par se transformer en meute assoiffée de violence et de meurtre. Les pulsions et instincts primaires de l’homme explose à la face du monde. Il dénonce la stupidité, l’intolérance et l’égoïsme de l’homme. L’auteur se pose comme un défenseur de la cause ouvrière, ce petit peuple souvent oublié des grands.

 

Avec Le seigneur des porcheries, Tristan Egolf en fin observateur de la société se pose comme un naturaliste des temps modernes. Son style cru et acerbe amène le lecteur à s’interroger sur les travers de l’homme et de la société américaine en particulier. Roman pessimiste sur la condition humaine, il frappe par sa singularité et son originalité. Le « final », digne de l’apocalypse, aurait mérité d’être moins long, c’est le seul point noir au tableau de ce roman qui délectera plus d’un lecteur…à condition que vous aimiez plonger dans une montagne d’ordures pestilentielles grouillant d’asticots. La vengeance est un plat qui se mange froid…

 

16/20

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