Dans la forêt- JEAN HEGLAND

Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.

Comment un roman aussi puissant émotionnellement parlant comme Dans la forêt, n’a t-il pas trouvé d’éditeurs français durant 20 ans? Je suis abasourdie par ce manque d’intérêt de nos maisons d’édition, notamment quand je vois le florilège de romans traduits de l’américain sur les étalages de nos librairies, qui s’avéreront, eux, une fois lus, de piètre qualité. Dans la forêt a été écrit par Jean Hegland (en passant, c’est une femme) et publié en 1996 aux États-Unis. Mais ce n’est qu’en 2017, que les éditions Gallmeister, lui donne une chance de franchir l’Atlantique. Et il semblerait que ce soit un pari gagnant au vu des nombreuses critiques élogieuses glanées de ci et de là. De nombreux lecteurs parlent de coup de cœur et je ne verserai pas dans l’originalité puisque s’en fut un pour moi également.

On a beaucoup entendu parler de roman post-apocalyptique pour décrire ce dernier. Je ne suis pas entièrement d’accord sur ce point. En effet, bien que le livre emprunte les codes de ce genre littéraire très en vogue actuellement- catastrophe, chaos, épidémie, survie- il n’en reste pas moins qu’il est un prétexte qui permet à l’auteur de décrire l’isolement encore plus grand de deux jeunes sœurs livrées à elles-mêmes. Ne vous lancez pas dans Dans la forêt en ayant en tête de découvrir de nombreuses scènes d’action, de violence à la Mad max ou au fléau de Stephen King, vous seriez déçus. Ici, l’intérêt est tout autre.

Puisque ce roman est avant tout une ode à la nature. D’ailleurs, il n’y a pas, comme on pourrait aisément le penser, deux protagonistes principales, Nell et Eva, ces deux soeurs âgées de 16-18 ans, mais véritablement trois protagonistes. Et oui la forêt est bel et bien un personnage central!! Elle ne fait pas entendre sa voix mais c’est elle qui porte le roman, qui accompagne Nell et Eva dans leur lutte pour la survie. Elle est présente tout le temps, elle les entoure, les écrase parfois. Bref, on entend le battement de son coeur résonner dans toute son immensité. La relation entre les deux sœurs et cette forêt évolue. De la simple indifférence, on passe vite à de l’inimitié et de la haine, pour finir par de l’amour et de la reconnaissance. Nell et Eva finissent par se fondre dans la nature, à devenir des parties intégrantes de la forêt. La nature réussit son tour de force: Intégrer l’humain dans un retour aux sources, aux origines. Ses liens que l’on oublie, nous petits consommateurs uniquement soucieux de nos besoins immédiats et égoïstes de surcroît, peu intéressés par la nature environnante, que les deux sœurs avaient elles-mêmes délaissées, mais qu’elles finiront par dompter, par posséder, par déceler les secrets de ce qu’elle recèle. Vous comprendrez donc que l’on est plus proche du Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau que de La route de Cormac McCarthy.

Dans la forêt apporte de nombreuses réflexions percutantes sur les dérives de nos modes de vie actuels. C’est typiquement le genre de bouquin qui remet en cause nos habitudes, qui vous incite à vous questionner sur votre place sur cette planète, qui, même, réussit à insuffler une certaine culpabilité. Faudra t-il attendre un cataclysme, une catastrophe (d’ailleurs on ne sait pas ce qui s’est passé dans le roman, cela reste flou) pour prendre conscience, qu’à petit feu, nous détruisons le sol sur lequel nous vivons? Il sera certainement trop tard à ce moment là, et on ne va pas se mentir, les plus « faibles » périront. Pourquoi jetons nous à tout va des objets qui peuvent encore servir? Malheureusement l’être humain est fait ainsi, le prestige social et le regard d’autrui semble occuper toute sa pensée, c’est pourquoi cela devient banal de mettre à la benne à ordures, son téléphone portable acheté il y a à peine un an, mais qui est devenu obsolète parce que le fabricant vient d’en sortir un tout nouveau, tout beau, ton chaud, sorti à peine du four, vachement plus performant car il prend les photos avec un millième de secondes en moins que l’ancien et qu’il propose la reconnaissance podal ( ça, c’est une boutade, quoique…). Il en va de même pour l’habillement et l’alimentation. Tout cela, ce sont des exemples parmi tant d’autres. Je ne blâme personne, c’est juste ma propre réflexion qui s’inspire de celle de l’auteur; d’ailleurs moi même, je fais aussi des « erreurs » manifestes. Ne vous laissez pas piéger par le confort et la facilité, ne laissez pas s’installer la banalité qui ne devrait pas être! Et c’est bien là le pire, cette normalité, cette banalité qui s’est installé tout doucement mais qui nous ronge de l’intérieur tel un cancer. Il est tellement plus simple de refuser de voir la réalité en face, de « se laisser couler » et dire « on verra » que de prendre de véritables décisions pour sauvegarder notre planète. Dans la forêt est un beau coup de poing dans la fourmilière, pour ma part une prise de conscience déjà initiée depuis quelques années.

Dans la forêt, vous fera passer par une palette d’émotions différentes. Parce que au delà de réflexions sur la nature humaine, c’est l’histoire avant tout de deux sœurs, qui, suite à un accident, se retrouvent seules, isolées, livrées à elles-mêmes dans leur maison aux abords de cette forêt de prime abord hostile. La relation qui lie Nell et Eva est tendre, douce, touchante à la fois. Malgré leurs désaccords, leurs jalousies, leurs animosités parfois, elle finissent malgré tout par toujours retrouver cet amour fraternel qu’elle garde ancré à fond d’elles-mêmes. On passe de la tristesse à la peur, de l’angoisse à la compassion, au regret pour ces deux jeunes filles. L’évolution de deux jeunes filles à deux jeunes femmes matures, fortes et courageuses est rondement menée par l’auteur qui fait coïncider cette évolution avec celle de leur relation avec la forêt.

Je remercie les éditions Gallmeister ainsi que la traductrice pour nous avoir offert ce roman magnifique, tendre, profond, émouvant mais qui reste dur dans la réalité décrite. Bien plus qu’un roman sur l’isolement, Dans la forêt, est une sublime ode à la nature qui nous entoure, une nature que l’on a tendance à oublier et négliger. On peut même aller plus loin dans l’analyse: c’est une ode à l’humanité tout entière. Chaque mot couché sur le papier montre l’amour que porte l’auteur à son prochain. Tous, autant que nous sommes, ne laissons pas s’installer les regrets comme Nell et Eva et tentons de prendre le pouls de la forêt, égarons nous dans ses entrailles, laissons nous bercer par ses bruits et envahir par ses odeurs. Comme Nell et Eva « bientôt nous traverserons la clairière et entrerons dans la forêt pour de bon ».

 

18/20

 

« Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère. »

« Nous ne sommes pas chrétiens, nous sommes capitalistes. Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pas fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre. »

 

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